«Banni» de la pizzéria
Je suis «banni» de la pizzéria depuis cet été et pour être bien franc avec vous, je commence à trouver ça dur.
Pendant des années, je me levais chaque matin avec une certitude et c’était que si jamais j’avais envie d’une bonne pizza, je n’aurais qu’à m’en commander une chez Resto Roberto, puis du jour au lendemain, tout ça m’a glissé entre les doigts.
Comme je vous disais, c’est arrivé l’été dernier.
Ce soir-là, mon amie Mélissa était à Alma et comme on voulait juste passer un bon moment ben relax, j’ai suggéré qu’on se commande de la pizza et ça a semblé faire l’affaire de tout le monde dans notre petit groupe Messenger.
Lorsque Mélissa est arrivée avec sa gang, ses jeunes enfants sont tout de suite allés voir Charles et comme d’habitude, j’ai aussitôt commencé à jaser d’une panoplie de sujets polémiques avec Martin Rochon, le chum de Mélissa (et mon ami aussi quand même).
J’étais en train de finir ma première bière lorsque le sujet de la pizza est revenu et l’instant d’après, Julie était déjà au téléphone en train de commander.
Aussitôt que Julie a mis fin à l’appel, Billy est devenu super fébrile. Il fait toujours ça chaque fois qu’on se fait livrer de la bouffe. Pendant longtemps, je pensais que c’était parce qu’il nous entendait dire des mots clés associés à la bouffe, mais pendant ma passe Doordash, il commençait à faire la même chose dès que j’appuyais sur le bouton pour confirmer la commande.
Ma théorie très approximative, c’est que Billy doit détecter nos pulsations cardiaques et j’imagine que notre coeur doit battre à un beat précis quand on attend de la bouffe.
Bref, aussitôt qu’on a commandé la pizza, Billy est devenu tout excité et là, il s’est mis à japper ou à pleurer d’excitation au moindre son qu’il entendait dans le quartier, tandis que moi, je me levais chaque fois comme un soldat, prêt à aller accueillir le livreur avant qu’il se fasse sauter dessus par mon chien.
Ça a fini par gosser Martin Rochon qui a dit: «Hey relax Joe. Quand la pizza va arriver, je suis certain qu’on va le savoir.»
J’ai cru bon de remettre les choses en contexte: «Avec Resto Roberto, un samedi comme ça, ça peut prendre 20 minutes comme une heure recevoir notre pizza, donc j’ai aucune fenêtre temporelle sur laquelle me baser et en plus, comme on est en arrière sur le patio, je ne vois pas la rue et tout ça fait en sorte que je suis sur le qui-vive.»
Martin Rochon me connaît depuis assez longtemps pour avoir trouvé ça très légitime comme explication.
Quelques minutes plus tard, Mélissa est venue nous rejoindre sur le patio et tout en lançant un regard vers Julie qui jouait avec les enfants sur la table à pique-nique, elle m’a demandé en riant: «Hey Joe, la pizza là, est-ce qu’ils t’ont dit une heure de livraison ou ben on prend un guess pis on espère que les enfants ne virent pas fous avant que ça arrive?»
On entendait Phil et Émile en background qui faisaient des bruits de monstres, tandis que Julie et Charles riaient de bon coeur.
J’ai fait ma face de docteur qui a une nouvelle plate à annoncer: «On a déjà attendu une heure pour de la pizza et c’était pas un soir de rush, donc vite comme ça, comme on est pendant un week-end férié, je pense qu’on doit tous se préparer psychologiquement à potentiellement attendre une heure.»
Mélissa a éclaté de rire: «Je pense que ta théorie tient la route parce que ça fait justement une heure!»
Ça faisait donc déjà une heure que je me levais à tout bout de champ comme un soldat. Martin Rochon pouvait bien être gossé.
Quelques fractions de seconde après avoir encaissé la nouvelle inattendue, j’ai lancé avec conviction: «OK. Je leur donne encore 15 minutes et après, j’appelle pour voir.»
J’ai aussitôt senti que ma décision n’avait rassuré personne.
Les quinze minutes suivantes m’ont semblé particulièrement longues parce qu’elles ont principalement consisté en une série de variations sur le fait que j’aurais dû appeler tout de suite quand Mélissa est venue me parler, puis une fois la période de grâce terminée, Julie a annoncé qu’elle allait téléphoner chez Resto Roberto.
Martin Rochon était en train de me dire qu’on aurait finalement dû appeler quinze minutes auparavant quand on a entendu Julie dire: «Hein? Comment ça? C’est impossible. On vit pas dans un bloc. On a toujours eu une maison. Y a même pas de blocs dans notre quartier.»
Ça a fait l’effet d’une bombe dans ma cour. Tout le monde était là à se lancer des regards apeurés du genre: «Hey cibole que c’est pas demain la veille qu’on va avoir notre pizza».
On a entendu Julie dire: «Mais là, est-ce que vous allez nous donner un crédit, genre moitié prix ou je sais pas? Parce que là, parti comme c’est là, on va avoir attendu deux heures pour nos pizzas.»
Pendant que Julie attendait une réponse, elle nous a résumé la situation: «Elle dit que livreur n’arrivait pas à trouver l’adresse et que c’était finalement un bloc-appartements.»
La fille du restaurant est revenue au bout du fil et après quelques secondes, Julie a fait une face genre «Ouais c’est ordinaire» et c’est à ce moment précis que Martin Rochon a commencé à intervenir directement dans l’histoire de la pizza en interpellant Julie: «Dis-leur qu’ils devraient nous donner la pizza gratuite pour s’excuser.»
J’imagine que la personne au bout du fil a attendu Martin Rochon, parce que Julie a précisé quelques secondes plus tard: «La fille du restaurant dit qu’elle peut pas nous faire de crédit pis qu’en plus, le livreur aurait essayé de nous appeler deux fois.»
Les explications de Julie ont fait naître un air de doute dans le visage de Martin Rochon. «Ils ont-tu vraiment appelé?», qu’il a demandé, un peu comme le ferait un inspecteur après avoir repéré quelque chose qui cloche.
Julie et moi, on a aussitôt vérifié sur nos téléphones, mais il n’y avait aucun signe du restaurant.
Martin Rochon a fait une face du genre: «On les tient», puis il a fait signe à Julie de lui filer le téléphone pour parler à la fille du restaurant. Je me sentais comme dans un film de FBI quand ils finissent par piéger un suspect pis que là, le boss prend les choses en main en prenant l’appel.
«Bon, là, je pense qu’on vient de franchir une ligne», qu’il a dit à la fille au bout du fil. «J’étais prêt à descendre jusqu’à un crédit pour avoir attendu aussi longtemps, mais là, c’est pas correct ça, inventer un appel téléphonique. En fait, pas un, mais bien deux appels téléphoniques. C’est pas juste ça. On le sait tous que c’est pas vrai que le livreur a téléphoné, donc quand nos pizzas vont arriver, on va les prendre, on va remercier le livreur, et il va repartir et ça va s’arrêter là.»
L’appel s’est terminé dans les secondes suivantes et de toute évidence, c’était plus ou moins clair si le deal proposé par Martin Rochon avait été accepté.
Moi, j’arrêtais pas de lui dire: «Non mais sérieux man, tu vas me laisser la payer là. On peut pas faire des affaires de même.»
Ma loyauté envers Resto Roberto ne semblait pas du tout émouvoir Martin Rochon. «C’est quoi, t’as peur qu’ils fassent quoi?», qu’il m’expliquait. «T’as peur qu’ils appellent la police pour deux pizzas? Ben non Joe. C’est de la restauration. Des pizzas pas livrés que le monde refuse de payer, c’est le quotidien des pizzérias ça. C’est tellement le genre de choses qui arrivent souvent que c’est toute compté dans leur budget ça.»
Julie m’a ensuite demandé d’aller aider Charles qui essayait d’arranger une patente pour Phil et Émile. J’ai gossé là-dessus deux ou trois minutes, puis j’ai remarqué que le téléphone sans-fil de la maison traînait seul sur une chaise au bout du terrain. J’ai soudainement eu un mauvais feeling.
En fait, avant même d’appuyer sur le piton des appels manqués, je savais ce que j’allais voir: «Deux appels manqués. Resto Roberto.» Les appels avaient eu lieu 37 minutes après notre commande.
«Y était moins une en cibole!», que j’ai pensé. «Imagine si Martin Rochon avait ramassé la pizza sans payer.»
C’est pas mal à cet instant précis que Martin Rochon est apparu sur le patio avec deux grandes pizzas dans les bras et un sourire triomphant au visage.
«J’ai pris les pizzas et j’ai dit “merci” aux livreurs en lui disant que c’était offert par le restaurant», que Martin Rochon a annoncé.

«Il a dit quoi?», que je me suis empressé de demander, puis Martin Rochon a expliqué: «Il a semblé surpris et je lui ai dit qu’il avait juste à appeler au resto, mais le gars a juste dit que ça devait être beau et il est parti. Il le savait en entrant dans la maison qu’on ne paierait pas la pizza.»
Je faux-buzzais ben raide et même si tout le monde semblait s’en être rendu compte, je me trouvais pas mal dans une éclipse de pizza.
Au milieu du repas, Mélissa a finalement décidé de me rassurer: «Voyons Joe. Tu feel encore mal à cause de la pizza? Hey, sérieux Joe, tu le sais, j’ai travaillé pendant des années dans la restauration et quand il arrive des erreurs comme ça, c’est la moindre des choses de la part d’un restaurant de s’excuser.»
J’ai tenté de mettre à profit mes talents de comédien en disant que «Voyons don, j’me fous de tout ça moi», mais ça devait être poche en maudit comme prestation parce que Julie a tout de suite dit: «Ah pauvre petit minou… Il feel vraiment pas bien.»
Le «pauvre petit minou», c’était moi ça.
J’étais blanc comme un drap et j’avais les yeux humides.
«Ben j’ai peur qu’ils mettent une note à mon dossier comme quoi que je suis vilain et que je ne paie pas ma pizza», que j’ai déclaré avec le même enthousiaste qu’une personne qui avoue un crime grave.
Personne n’a ri, mais je voyais bien qu’ils travaillaient tous très fort pour se retenir.
«Voyons Joe», que Mélissa a dit sur le même ton qu’elle emploie pour rassurer son petit Émile. «Je veux pas être plate, mais je pense qu’avec toutes les commandes qu’ils ont à faire dans une seule journée, ils ont bien d’autres choses à penser que d’aller inscrire des petites notes dans ton dossier de commandes de pizzas.»
«Prouvez-le-moi», que j’ai lancé en levant mes deux mains dans les airs, un peu comme si je m’apprêtais à essayer une paire de gants.
Il y a eu un petit silence, car dans les faits, personne ne pouvait me prouver quoi que ce soit, puis Martin a finalement dit: «Ouais… mais de toute façon Joe, il n’en demeure pas moins qu’on s’est fait mentir avec l’histoire du téléphone et ça, c’était pas classe du tout. Juste pour ça, on méritait nos pizzas gratuites et entre toi et moi, c’est le minimum.»
J’ai sorti mon air le plus sérieux avant d’annoncer: «Il y a quelque chose que je ne vous ai pas encore dit.»
Julie a fait une face du genre «oh boy que ça a l’air vrai son affaire».
J’ai alors déclaré sur un ton plutôt grave: «Au même moment où le livreur est passé à la maison, j’ai découvert que le restaurant nous avait effectivement téléphoné deux fois sur notre ligne résidentielle.»
Pour être bien franc avec vous, je m’attendais à une forte réaction généralisée, mais ça n’a pas vraiment ébranlé personne. J’ai donc décidé de brasser un peu les choses en demandant: «Considérant ça, est-ce que nous méritions toujours nos pizzas gratuites?»
Comme je vous dis, j’étais alors encore persuadé que ma révélation avait perturbé tout le monde, mais Martin Rochon allait me démontrer que «pas tant que ça finalement» en répondant: «Ils ont peut-être pas menti pour l’appel, mais on est tous là en train de manger de la pizza dans le noir parce que ça fait trois heures qu’on a commandé, donc rendu là, je me sens aucunement mal de ne pas l’avoir payée.»
Tout le monde autour de la table avait l’air d’accord, sauf moi, qui devait briller dans le noir tellement que j’étais blême.
Quand Martin Rochon a constaté que j’avais à peine mangé une pointe de pizza, il m’a demandé: «Faque l’affaire de la pizza pas payée, ça t’a vraiment brassé? T’as presque pas mangé man. Là, dis-moi pas que tu ne commanderas plus jamais ta pizza là-bas juste à cause de ça?»
Je pense que Martin Rochon a déduit que «oui» quand j’ai dit «ben voyons ben non» sans même y croire moi-même.
[Montage de moi en train d’essayer plein de versions décevantes de pizza pendant que «Come Sail Away» de Styx joue. C’est zéro une de mes tounes préférées, mais il y a plusieurs années de ça, elle avait commencé à jouer à la radio pendant que je mangeais de la pizza avec Bébé Charles et je m’étais mis à pleurer sans raison au milieu de la chanson, donc j’imagine que c’est une bonne chanson pour émouvoir avec des images de pizza. Bref, le montage me montre en train de me chauffer plein de pizzas surgelées, tandis qu’en arrière-plan, on voit les saisons qui passent, allant de l’été à l’automne jusqu’au début de l’hiver. On me voit alors gosser une pizza artisanale avec un pain pita et une canne de sauce à pizza Gattuso et là, un intertitre annonce «6 mois plus tard».]
6 mois plus tard
Il y a quelques jours de ça, j’étais en voiture avec Julie et on se demandait qu’est-ce qu’on allait se faire pour souper.
On a commencé à énumérer plein de possibilités et à un moment donné, Julie a suggéré de manger une bonne pizza, puis même si l’idée semblait nous rallier, j’ai fini par dire: «Écoute, tu sais comment j’aime ça la pizza, mais j’aime tellement la pizza de Resto Roberto que je trouve que ça ne vaut pas la peine de manger les pizzas des autres restaurants, mais là, depuis l’affaire avec Martin Rochon, je n’ai jamais osé commander ou même aller chercher une pizza chez Resto Roberto.»
Ça m’a quand même soulagé quand Julie a admis qu’elle aussi, elle n’osait plus commander chez Resto Roberto.
«Ma tante fait parfois des contrats pour Resto Roberto. Je pourrais lui demander de vérifier dans notre dossier», que Julie a suggéré.
«Elle serait comme un peu “notre taupe” genre?», que je me suis surpris à lui demander très sérieusement.
On a finalement décidé d’aller se chercher quelques trucs à cuisiner au Maxi et pendant que Julie stationnait la voiture, j’ai annoncé à Julie: «Je vais écrire l’histoire de la pizza et je vais dire que tout est de la faute à Martin Rochon.»



Cette anecdote du quotidien m'a ramené à l'époque où je vivais toujours à St-Canut. Étant quelqu'un de fidèle, autant en amour qu'en pizza, je me suis infligé la torture de manger la pire pizza de resto que j'ai jamais mangé. Pendant les 9 ans que j'ai vécu dans cette charmante ville, je me suis infligé cette torture de pizza. Il faut savoir que tout les gens que j'ai côtoyé dans ce coin de pays me suggérait grandement de commander de la pizz du compétiteur de ma dite pizzeria. J'ai jamais eu le courage de le faire pour 2 raisons:
Mon adresse n'était pas claire pour les livraisons, alors souvent les chauffeurs ne trouvais pas mon appartement, mais la principale raison était que le livreur était un client vraiment très sympathique du couche-tard pour lequel je travaillais à l'époque et qu'il trouvait mon appartement aussi facilement qu'on trouve des raisins dans un vignoble. Sur ce, Cawabunga Joe ✌️
Il n’est jamais trop tard pour aller payer pour les pizzas volées et s’excuser ! Bon courage !